Quentin Dupieux et Pio Marmaï dévoilent les secrets de Yannick : « Une expérience cinématographique orgasmique ! »

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Pio Marmaï dirigé par Quentin Dupieux : un duo explosif

Une mise en abîme sous tension

Pio Marmaï dirigé par Quentin Dupieux. Le résultat ne pouvait être qu’explosif. Avec le film Yannick, un nouveau duo de cinéma est né. Le jeu nerveux du premier est servi par la caméra fougueuse du second, capable d’entraîner ses spectateurs dans un huis clos sous tension. La mise en abime vaut le détour : dans la salle d’un petit théâtre parisien où se pressent les chics riverains comme les étudiants fauchés, un spectateur s’ennuie.

Yannick (Raphaël Quenard) se permet d’interrompre la pièce pour exposer ses doléances aux comédiens, trop médiocres pour lui, qui a investi son temps et son argent pour venir les applaudir. La situation dégénère. Peut-on lui en vouloir ? Quentin Dupieux nous empêche de sombrer dans cette facilité morale à grand renfort de séquences absurdes dont il a le secret. Surtout, il surprend par une maîtrise délicate de l’émotion brute, quelque part entre le doux-amer, la violence et le malaise. Dans le rôle titre, Raphaël Quenard excelle. Sa verve écorchée répond à celle de Pio Marmaï dans un drôle de jeu de pouvoir qui rend cette heure de cinéma aussi réjouissante que venimeuse.

Rencontre avec Quentin Dupieux et Pio Marmaï, chiens fous au jeu sensible

Pourquoi Yannick était le parfait écrin pour une première collaboration entre vous ?

Pio Marmaï : Ce film est un tel geste de dynamique, de temporalité, de chronologie… Il a quelque chose d’explosif dont on avait besoin.

Quentin Dupieux : Le film et le personnage de Pio sont chargés d’émotions. La partition est compliquée, pleine de contrastes. Je pense qu’on avait besoin de commencer par cette complexité ensemble. Yannick a été compliqué à tourner, avec une temporalité réduite [6 jours de tournage, ndlr] qui nous a poussés à aller chercher beaucoup d’intensité et de densité dans le jeu.

PM : Il fallait que ça pète pour tout le monde. On a vécu quelque chose de l’ordre du collectif sur ce tournage.

QD : Je me suis même dit qu’un sale con n’aurait pas réussi à rentrer dans l’énergie commune. On n’aurait pas pu travailler avec quelqu’un avec un ego démesuré ou blessé. On avait besoin d’être tous ensemble, d’une façon ultime.

La question de l’art et du divertissement

Vous parlez d’art et de la notion de divertissement avec beaucoup d’intensité dans le film. Ces sujets sont-ils plus délicats à traiter en tant qu’artistes ?

QD : Filmer une pièce de théâtre ou un tournage relève d’un exercice de style particulier. Il y a quelques bons films sur des making-off (La nuit Américaine de François Truffaut, pour citer le plus facile) mais ça reste une zone compliquée à traiter avec justesse. Pour l’avoir traversée moi-même, je vous confirme qu’elle est pénible. Avec Yannick, je n’avais pas l’intention de livrer un propos méta sur le cinéma ou le théâtre. Mes personnages auraient pu vivre et ressentir les mêmes choses dans une charcuterie. Le film aurait pu se faire dans un autre décor que celui d’un théâtre, ce n’est pas essentiel.

PM : Ceci dit, dans une charcuterie, le film n’aurait pas eu la même envergure, si je puis me permettre…

Le personnage de Yannick et l’empathie

Le comédien que vous incarnez fait penser à une figure d’artiste loser pour lequel on éprouve autant d’animosité que de tendresse.

PM : J’ai toujours de l’empathie pour les personnages que j’incarne. Je ne pense d’ailleurs pas que ce mec, ce Paul Rivière, soit un looser. Je le perçois plutôt comme un type qui joue un peu trop en décalé, au mauvais endroit… Il se révèle assez machiavélique mais comment réagirait-on dans sa situation ? Les événements du film convoquent des choses très enfouies dans l’esprit humain. Je ne peux pas imaginer ce que j’aurais fait à sa place et je n’ai pu qu’exécuter ce qui était prévu dans le scénario. J’ai façonné ce type d’une façon inédite pour moi. Je n’avais presque jamais eu la possibilité, en tant qu’acteur, d’autant fabriquer un personnage avec la voix, la tenue, le langage corporel, le phrasé… C’était délicieux à faire.

L’importance de l’émotion au cinéma

La révolte et la crispation que provoquent les réactions des personnages éloignent votre film du seul registre de la comédie. Faire rire n’est jamais suffisant au cinéma ?

QD : Rire pendant une heure et demi, ce n’est pas possible. L’ennui finit toujours par prendre le dessus, même pendant un dîner d’ailleurs. À moins que tout le monde ait pris des substances, bien sûr. Rire non-stop, rire sans voir l’autre versant des choses, c’est très compliqué. Encore plus au cinéma. Un film qui te promet : “Tu vas te marrer mon pote”, déjà, c’est suspect. À moins qu’un génie soit aux manettes. Si non, le procédé est un peu ringard. Avec ce qu’on vit à notre époque, on ne peut pas apporter que de l’humour. En plus, on rit mieux et on rit plus fort quand on est émotionnellement investi dans un film. J’en parle comme si c’était une science, comme si j’étais un habitué, mais c’est assez nouveau pour moi d’apporter un peu d’émotion. Je suis novice en la matière.

L’attente face à un film réussi

Le film pose la question de ce que le public attend lorsqu’il assiste à une pièce de théâtre, à un film, à un spectacle… Vous, qu’attendez-vous d’un film réussi ?

PM : J’ai besoin d’oublier que j’existe. C’est très rare, malheureusement. Ou heureusement d’ailleurs. Quand j’arrive à m’oublier pendant 1h30, j’estime que j’assiste à quelque chose de réussi.

QD : Quand je suis investi et que je ne me rends plus compte de rien, c’est réussi. Si j’oublie tout ce qui s’est déroulé avant ma séance et que je n’ai plus le souci de l’après, c’est réussi. C’est comme une petite-mort. Je m’oublie au profit d’un instant présent fabuleux.

La brillance de Raphaël Quenard

Raphaël Quenard, votre Yannick, est en pleine ascension dans sa carrière au cinéma. Quel partenaire de jeu est-il ?

QD : J’ai adoré son phrasé et un charisme bien à lui dès le tournage de Mandibules. Certaines de ses répliques me tordaient de rire mais, je l’avoue, à l’époque, je le prenais encore pour un branleur. Un branleur main dans les poches que j’admirais beaucoup, que j’adorais même, mais je ne considérais pas comme la bête de travail qu’il est pourtant. Là, il m’a prouvé qu’il est un comédien brillantissime. Travailler sans relâche, retenir 60 pages de texte, y ajouter des variations, des émotions… Il a réussi tout ça dans un film si peu fabriqué. On a joué des tronçons de dix à quinze minutes pendant lesquels il fallait non seulement connaître le texte mais aussi vraiment traverser la scène, sans réfléchir. Délivrer. Moduler, aussi. Il nous a montré qu’il en a sous le capot.

PM : Il a tout de suite été au mot près. Sa précision m’a poussé à travailler quatre fois plus pour être à sa hauteur. Au-delà d’être un bon partenaire, il a suivi la locomotive de ce film qui va crescendo. J’ai pu explorer de nouveaux endroits de jeu parce que je les partageais avec lui. C’est rarissime. Ça relève d’une alchimie aussi exceptionnelle qu’inexpliquable.

  • Yannick, réalisé par Quentin Dupieux. Actuellement en salles.

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