La Seconde Guerre mondiale : des dilemmes cruciaux pour tous !

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Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale : une synthèse magistrale

Une somme de plus de 1 000 pages pour un sujet bien connu

Professeur à l’Ecole normale supérieure Paris-Saclay de Cachan, auteur de livres de référence notamment sur la Résistance, Olivier Wieviorka vient de publier Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale. Une synthèse magistrale, somme de plus de 1 000 pages, cartes à l’appui, qui tient de la prouesse tant elle parvient à rassembler tous les angles et toutes les latitudes du conflit qui a fait entre 60 et 70 millions de morts. Avec ses changements de focales, son style fluide et rythmé, l’auteur captive tout en traitant d’un sujet en apparence déjà bien connu. L’un des événements éditoriaux de cette rentrée.

L’importance d’une synthèse globale

Comment l’idée vous est venue ?
Elle m’a été suggérée par mon éditeur, Benoît Yvert. J’avoue avoir un peu hésité au début. On se représente d’abord la charge de travail, on se dit qu’on va être écrasé. Et puis, il faut trouver le ton juste, ce qui n’est pas toujours facile quand on parle de la Shoah ou des crimes de guerre commis par le Japon… Mais dans un second temps, je me suis dit que compte tenu de mon âge canonique, il était peut-être temps de faire une grande synthèse. D’autant plus qu’il en existe peu.

Vraiment ?
Il existe des synthèses mais qui sont surtout portées sur l’histoire militaire. Elles sont d’une très grande valeur, mais elles écartent les aspects économiques, sociaux, culturels, géopolitiques. Je pense qu’on ne peut pas isoler le fait militaire du fait économique ou géopolitique. Le militaire est la traduction du choix émis par les dirigeants politiques et le militaire est aussi dépendant de l’économie. Si vous ne fabriquez pas assez de tanks ou de munitions, on le voit aujourd’hui en Ukraine, vous ne pouvez pas lancer d’offensive.
L’autre élément, c’est que l’historiographie a énormément avancé, sur la guerre à l’Est par exemple ou sur le conflit vu de l’Asie.

Un défi pour l’historien et une expérience enrichissante

Pour un historien, n’est-ce pas un peu ennuyeux d’écrire une synthèse?
Ça dépend laquelle. Je n’aurais pas fait une synthèse sur la « France pendant la Seconde Guerre mondiale », parce que j’aurais apporté assez peu de choses. Là, au contraire, il y avait un défi dans l’idée de présenter la Seconde Guerre mondiale comme un conflit global.
Il y a un autre élément qui est lié à mon âge, j’y reviens. L’un de mes éditeurs chez Perrin, Nicolas Gras-Payen, m’a dit un jour : « à un moment, il faut que tu poses le toit. » C’est vraiment l’argument qui m’a convaincu. J’ai écrit beaucoup de livres mais à un moment, on veut que le puzzle soit complet. Donc je ne dis pas qu’écrire ce livre a toujours été une partie de plaisir. Mais ce n’était pas un pensum.

Des découvertes et des contre-vérités corrigées

Est-ce que vous avez fait des découvertes en écrivant cet ouvrage ?
Sur un certain nombre de points très mineurs. Par exemple sur l’opération de Dieppe. Donc le débarquement raté du 19 août 1942, présenté par son promoteur, l’amiral anglais Mountbatten, comme une opération meurtrière, mais qui avait permis de préparer le débarquement en Normandie. C’est un peu l’excuse qui est donnée pour justifier ce gigantesque ratage. J’ai découvert des rapports de l’Amirauté qui affirment qu’on attend toujours le rapport promis par Mountbatten. Les leçons de Dieppe n’existent donc pas.

Combien de temps pour écrire une telle somme ?
Six ans. J’ai commencé par dresser une bibliographie de livres qui me semblaient importants. Ça représente 150 à 200 ouvrages. J’ai par ailleurs repéré des fonds d’archives qui me paraissaient intéressants. Malheureusement, le Covid m’a interdit d’y accéder autant que je l’aurais voulu. Tout ce travail m’a tout de même pris un peu plus de quatre ans. Et la rédaction, entre un an et demi et deux ans. J’ai essayé d’écrire de manière claire et je l’espère élégante. J’ai vraiment veillé au style, pour que les lecteurs ne s’ennuient pas. Je voulais aussi incarner le récit. Il fallait donc des portraits de personnages, raconter des anecdotes significatives et proposer des citations éclairantes.

Les aspects méconnus du conflit

Votre livre commence évidemment en 1939 mais vous précisez bien que la mondialisation du conflit date de 1941…
J’ai voulu réagir à la thèse défendue par certains collègues qui soutiennent que la guerre commence en 1937 avec le conflit entre la Chine et le Japon. Faire de ce conflit la matrice de la Seconde Guerre mondiale me paraît tout à fait excessif. Dans une large mesure, la guerre commence en Europe en 1939, mais se propage vraiment à l’Asie qu’à partir de 1941.

Cruauté et victimes civiles : les traits marquants du conflit
Ce qui distingue cette guerre reste sa cruauté et le fait qu’il y ait plus de victimes civiles que militaires… La guerre, au fil du temps, est devenue de plus en plus radicale d’abord du point de vue militaire. Clausewitz parlerait d’une « ascension aux extrêmes ». On la voit par le fanatisme des troupes allemandes qui vont défendre le Reich jusqu’au bout. Mais aussi du côté américain par l’utilisation par deux fois de la bombe atomique.
L’autre élément qu’on oublie souvent, c’est qu’à l’expérience de la guerre, s’est ajoutée l’expérience de l’occupation pour des millions de personnes. Bien entendu, elle a été inégalement brutale. On ne peut pas comparer le sort du Danemark au sort de la Pologne. Mais elle a été globalement brutale. Elle est due à la mise en esclavage de millions d’individus par l’Allemagne et le Japon et au racisme qui imprégnait ces deux pays.
Vous avez enfin une expérience de la dictature ou du totalitarisme qui n’existait pas dans beaucoup de pays avant le conflit. Qu’il s’agisse de Vichy, de la Croatie… La synchronisation de ces trois éléments provoque un phénomène de radicalisation jamais vu.

Des répercussions encore actuelles

Cela explique pourquoi les répercussions du conflit continuent de se faire ressentir, quatre-vingt ans plus après ?
Un nombre incalculable de familles ont été marquées par cette épreuve. Les victimes de la Shoah, celle des bombardements en Normandie, le massacre de populations civiles en Russie… Ces traces se répercutent et se transmettent aux descendants, aux enfants et aux petits-enfants. Une forme de douleur n’est absolument pas éteinte. D’autant moins que les souffrances endurées ont été extrêmes et que parfois les bourreaux n’ont pas été châtiés ou les victimes n’ont pas été indemnisées. Je pense par exemple aux femmes dites de réconfort en Corée qui ont servi de chair fraîche dans les bordels japonais. Le Japon n’a pas véritablement reconnu ses torts à leur égard et on comprend que les rares survivantes et leurs descendants restent éminemment meurtris.
Il faut aussi se rappeler un autre élément. Dans le règlement d’une guerre, vous avez des vainqueurs, des vaincus. Le problème, c’est qu’un certain nombre de dirigeants aujourd’hui attisent les braises de ce passé pour mobiliser les populations autour de ce ressentiment. On le voit avec l’agression russe de l’Ukraine et la référence constante de Poutine à la « Grande Guerre patriotique », comme on parle de la Seconde Guerre mondiale en Russie.

La guerre implique toutes les populations

La singularité de ce conflit est aussi que les militaires ne sont pas les seuls à être directement touchés par le conflit comme en 14-18. Cette fois, la guerre concerne toutes les populations… La distinction qu’il existe entre le front et l’arrière pendant la Première Guerre mondiale est totalement brouillée cette fois. La guerre a imposé ses contraintes à la population dans son ensemble de manière très inégale. On ne peut pas dire que la population américaine ait éminemment souffert du rationnement. Idem au Canada. Mais malgré tout, toutes les populations sont touchées parce qu’elles sont obligées de travailler pour les économies de guerre, parce qu’elles sont victimes du rationnement et parce que souvent, lorsqu’elles sont sur les théâtres d’opérations, menacées par les bombardements ou les opérations militaires.
La Seconde Guerre mondiale a surtout placé chaque individu devant des dilemmes cruciaux. Ces cas de conscience allaient des plus grands – s’engager dans la Résistance ? Se déclarer comme juif ? Fuir dans la clandestinité ? – aux plus anecdotiques – dois-je vendre mon pain aux Allemands ?

Les idées reçues corrigées par la recherche historique

Dans ce livre, vous corrigez aussi un certain nombre de contre-vérités… Laquelle vous agace le plus ?
Je ne parlerais pas d’agacement. Mais ce qui est fascinant pour les historiens, c’est de voir que les idées reçues sont souvent construites par la propagande. Prenons par exemple Rommel, qui serait un grand chef de guerre, un chef qui mène en plus une guerre « propre ». Quand on voit la manière dont Rommel mène la guerre en Afrique du Nord, on s’aperçoit qu’on est très loin du compte. Rommel était un mauvais général qui méprisait la logistique. Sans doute un excellent tacticien mais un très mauvais stratège.
On pense aussi souvent que seuls les Américains, avec les deux bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, sont responsables de la capitulation du Japon. Mais c’est surtout l’offensive soviétique du 9 août 1945 qui va pousser le Japon à l’arrêt des hostilités. Qui a propagé cette idée fausse ? Les Américains, bien entendu, parce qu’ils avaient intérêt à empêcher les Soviétiques d’avoir des prétentions territoriales au Japon. Mais cette thèse est aussi défendue par les Japonais eux-mêmes. Ce serait grâce à la sagesse de l’empereur Hirohito que le Japon aurait évité une résistance désespérée et encore plus meurtrière.

L’Histoire est donc parfois écrite par les vaincus ?
Oui et il y a un autre exemple pour illustrer cela. Après la Seconde Guerre mondiale, les Américains étaient fascinés par ce qu’était l’armée allemande. Ils ont donc demandé aux généraux allemands de les éclairer. Toute une partie de l’historiographie s’est construite sur la manière dont ces généraux interprétaient le conflit. D’après eux, si l’Allemagne a été vaincue, c’est à cause du rude hiver en Russie et au fait qu’Hitler était un mauvais stratège. Certes, l’hiver à l’Est a joué mais il frappait de la même manière les Soviétiques et les Allemands. L’Allemagne a surtout été défaite parce que l’économie soviétique, contrairement à ce que l’on croit, était plus puissante et qu’elle a su doter l’Armée rouge de l’outil militaire nécessaire.
Est-ce qu’il reste beaucoup de choses à apprendre sur ce conflit ?
Il reste beaucoup de points sur lesquels nous sommes encore mal informés. Par exemple, sur la guerre à l’Est. Ou sur la période qui sépare l’offensive des Ardennes, donc décembre 1944, de la fin du Reich à l’Ouest.
Il faut aussi avoir en tête que les questions que l’on adresse au passé ne sont jamais les mêmes. Par exemple, la question de la violence de guerre n’était pas une grande question dans les années 60. Même chose sur la place des femmes. Au fil du temps, le type d’interrogations que l’on se pose se déplace et c’est ce qui contribue à renouveler notre savoir sur la Seconde Guerre mondiale. L’Histoire n’est jamais définitive.

Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale d’Olivier Wieviorka, Perrin, 1 072 pages, 29 euros

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